Le bouddhisme au quotidien

 Lama Jigmé Rinpoché – extrait du livre d’entretiens « Le Moine et le Lama » aux éditions Fayard.

« Tous les êtres sans exception recherchent le bonheur et veulent éviter la souffrance. Mais il est essentiel de comprendre quelles sont les causes véritables du bonheur et de la souffrance. Il nous faut voir, dans le courant de notre vie, ce qui engendre la souffrance et, à l’inverse, ce qui procure le bonheur. En fait, lorsqu’on y regarde de près, la recherche du bonheur – telle qu’on la mène ordinairement – ne procure pas le bonheur. Si nous sommes vraiment attentifs, nous découvrirons que, dans de nombreux cas, c’est précisément la recherche du bonheur qui nous conduit bien souvent à la souffrance.

Si nous réfléchissons à ce qui génère l’insatisfaction, à ce qui nous rend malheureux, nous découvrirons que c’est un attachement fort à tout ce qui se présente à notre conscience : des situations, des choses, des êtres, etc. Nous découvrirons également que ce que nous considérons comme important, ce qui nous préoccupe tant, n’est peut-être pas aussi important que cela. Alors nous « lâcherons prise », nous apprendrons à entrer dans une relation différente avec les choses et les gens, à adopter un autre regard vis-à-vis de nos activités et de notre vie émotionnelle et affective. Et, progressivement, un bonheur authentique surviendra. Dans le cas contraire, si nous persistons simplement dans notre recherche à tout prix du bonheur à travers la saisie et l’attachement, nous ne le trouverons jamais durablement.

Nous devons aborder le cheminement intérieur avec clarté et bon sens. Si, sans réflexion préalable, nous nous disons simplement : « D’accord, j’abandonne mes désirs, mes attentes, je ne recherche plus rien », cette manière de faire volontariste et assez extrême nous fera expérimenter d’autres problèmes et une autre forme d’insatisfaction. La compréhension doit venir de l’intérieur. Certes, d’un point de vue relatif, la satisfaction des désirs procure un contentement, et il se peut aussi que nous obtenions certains résultats tangibles dans notre quête ordinaire du bonheur. Mais notre vision doit devenir plus précise et plus profonde : que se passe-t-il vraiment en moi-même ? Où m’ont mené par le passé et où me mènent aujourd’hui mes actions répétées en vue de satisfaire, sans autre perspective, mes désirs et mes tendances ? La quête du bonheur est légitime, mais il convient de s’interroger sur les moyens employés pour obtenir les résultats auxquels nous aspirons. Nous devons aussi nous demander si notre recherche est uniquement centrée sur le relatif, ou si nous visons à un bonheur plus absolu.

Si nous nous engageons sur le chemin spirituel, si nous nous attachons à comprendre le fonctionnement des émotions perturbatrices, et tous les processus à l’œuvre dans l’esprit, si nous nous ouvrons à l’éveil du Bouddha et des bodhisattvas, alors notre esprit aura la possibilité de se libérer cette forte saisie, cause de toutes nos difficultés. Relâcher la saisie ne signifie pas du tout, comme le redoutent certains, vivre dans un monde fade, sans saveur et sans éclat. Au contraire ! En effet, au fur et à mesure que nous progressons sur le chemin, notre esprit devient de plus en plus clair, de plus en plus lucide, nos actions gagnent en justesse et efficacité, et nous nous rapprochons de la libération ultime.

J’ajouterai que dans la perspective d’un bonheur véritable, deux démarches sont intimement liées : se comprendre, soi-même et comprendre les autres. C’est parce que nous nous comprenons de mieux en mieux que nous comprenons ce qui se passe chez les autres. Et notre amour et notre compassion en sortent renforcés. C’est la porte qui ouvre vers la paix intérieure et à un bonheur authentique.

Mon propos, je tiens à le redire en pensant particulièrement aux personnes laïques engagées dans l’existence, n’est nullement d’inciter à rejeter les aspects matériels de la vie, les possessions, la nécessaire détente, les plaisirs et les loisirs. Il est légitime d’organiser matériellement sa vie et de profiter, comme on dit, de ses bons côtés. De même, il peut être utile de se cultiver, de parfaire ses connaissances en matière philosophique, littéraire, artistique, scientifique, et de se donner également les moyens de participer à la vie de la cité. Mais j’ai la conviction que les activités matérielles ou intellectuelles ne peuvent nous contenter que si elles s’exercent sur la base d’une mise en œuvre du potentiel de sagesse, que si on fait appel à notre sagesse intérieure.

Nous ne serons véritablement comblés que si nous plaçons nos activités ordinaires dans une perspective spirituelle.

C’est une constatation d’évidence, qui vaut particulièrement – mais pas seulement – pour l’Occident, que la plupart des gens place au premier plan de leurs préoccupations des aspects matériels, au second plan tout ce qui touche à la culture et au développement intellectuel, et relèguent à l’arrière-plan, si tant est que cet aspect ne soit pas totalement occulté, ce que je viens d’appeler l’usage de la sagesse. Il me semble que tout le monde pourrait trouver un grand bienfait à renverser l’ordre des priorités, à mettre au premier plan la mise en œuvre de la sagesse, et à placer la recherche des satisfactions culturelles, intellectuelles et matérielles respectivement aux second et troisième rangs. Lorsque je parle de ce nouvel ordre de priorités, je ne parle pas tant de la quantité de temps consacrée aux différentes activités, que de la force de l’intérêt et de l’attention portés à chacune d’entre elles.

Je suis intimement convaincu que les êtres ne perdraient rien en adoptant cette nouvelle hiérarchie des valeurs, qu’au contraire ils y gagneraient beaucoup en efficacité, en justesse et en bien-être sur tous les plans. Non seulement ils ne perdraient rien et leur bien-être augmenterait, mais leur vie prendrait son vrai sens. »

 

Lama Jigmé Rinpoché